Zone de confort
- Stéphane Boistard

- 17 déc. 2025
- 5 min de lecture

Dernièrement, il me fut posé une question concernant la « zone de confort ». Bien que chacun de ces mots m’évoque quelque chose, je ne comprends pas la formule. Elle ne me dit rien de précis. Tout au plus un espace où on se pose dans une ambiance agréable et douce, comme un canapé face à un petit feu dans la cheminée dans une pièce à la température chaleureuse alors que dehors il ferait froid ou glacial.
Et c’est merveilleux de pouvoir savourer la douceur quand le froid pique dehors.
Le problème avec cette notion, c’est qu’à un moment où un autre, je vais finir de savourer, car le feu va s’éteindre, et aussi je ne peux pas rester à attendre dans le canapé sans aller de temps en temps jeter un coup d’œil dehors voir si la tempête de froid s’est atténuée. Cette zone de confort est un peu comme le havre de paix et de sécurité que nous retrouvions entre deux aventures, un peu comme les nomades du désert arrivent à leur foyer et leur communauté après avoir traversé des immensités désertiques. Ou le pêcheur qui retrouve son foyer familial après avoir fini sa campagne de pêche de plusieurs jours ou plusieurs semaines.
Une zone de confort, c’est un espace de pause. Hors du temps.
Cette notion perd sa qualité quand nous cherchons à rester dans cette zone. Elle ne devient plus notre « entre deux », mais elle cristallise quelque chose qui touche à la « peur de vivre pleinement ».
Ce qui rend difficile de comprendre cette notion de « zone de confort permanente », c’est que mes prières matinales incluent souvent des mots comme « que ta volonté soit faite », ou « que ton règne vienne », que nous entendons dans le Notre Père.
Certaines prières sont récitées non pas comme un conditionnement à créer, mais comme des mots dont la vibration est entendue par nos oreilles.
Et ces mots interrogent, poussant notre être à choisir une direction.
« Ta volonté » peut venir de la volonté de notre personnage quotidien. C’est « ma » volonté. Car nous imaginons momentanément savoir ce qui est bien ou pas bien, juste ou pas juste, parfait ou imparfait, idéal ou non idéal…En fait, « ta volonté », c’est « ma volonté ». Et c’est assez simple.
« Ta volonté » peut aussi venir d’un autre espace. Ce « Toi », c’est notre voix qui s’adresse à une qualité qui existe au-delà de ce qui peut se conceptualiser. C’est ce qui se perçoit dans un ensemble de choses que seule l’attention à « Sa » présence permet.
De petit roi d’un royaume imaginaire, nous cherchons à devenir serviteurs de ce Roi des rois, à nous mettre au service dans la confiance et le don de soi, dans cette foi en ce qui nous dépasse en toutes mesures. Car seul un cœur infini peut apporter de l’infini dans nos cœurs humains.
Rumi disait à peu près cela (dans « la religion de l’amour ») :
L’Aimé a envahi
Chaque parcelle de mon être
De moi ne reste qu’un nom
Tout le reste, c’est Lui.
Même la zone de confort, ce havre de paix, est un cadeau divin. Une possibilité de se poser un instant. D’écouter et savourer la douceur. De se régénérer. Cette douceur, ce havre de paix ne sont pas les nôtres. Ils nous sont offerts. Tout comme cette vie. Car rien ne nous appartient.
Une zone de confort peut devenir une illusion quand nous cherchons à la faire durer. Quand nous cherchons à éloigner l’invitation de la Vie à aller déployer les qualités d’amour. Quand nous voudrions conserver cette douceur malgré tout. Alors oui, nous aurons beau amener de belles bûches vers la cheminée, il arrivera un moment où nous n’aurons plus le choix. Nous devrons sortir de cet espace.
Le Temps viendra où nous serons confrontés immanquablement à nos résistances. À notre réticence à accueillir ce qui nous est proposé.
En imaginant garder une forme de contrôle illusoire, nous savons en même temps que cela va s’arrêter à un moment et nous cherchons à repousser cette échéance. Faisant cela, nous expérimentons une séparation avec la vie et nous explorons une qualité de l’être assez limitée.
Viendra ce moment des épreuves qui ne pourront pas être évitées.
Que ce soit la maladie, l’isolement, la séparation, la mort, la banqueroute, le rejet… il y aura des épreuves. Du moins, ce seront des épreuves si nous imaginons que ces épreuves sont des ennemies.
Une zone de confort n’est pas un lieu qui nous coupe. C’est un lieu qui nous relie. Si en apparence il y a des conditions de douceur et de sécurité qui nous font du bien, ce n’est qu’un environnement propice à revenir à cette lumière qui nous traverse et dont nous témoignons la présence. Notre déploiement vient alors, soit à travers un mouvement vers l’extérieur ou vers autrui, tel un élan d’amour qui voyage, ou alors ce déploiement est une terre fertile, une terre d’accueil où nous accueillons ce qui se présente à nous, faisant de cette zone de douceur et d’amour un espace à partager et un espace d’apprentissage et de rayonnement.
C’est un lieu où nous nous posons un instant à l’intérieur de nous-même.
À nouveau, le poète inspiré par les Anges, Rumi, depuis cette zone de confort, nous envoyait quelques mots d’encouragement :
L’être humain est un lieu d’accueil,
Chaque matin un nouvel arrivant.
Une joie, une déprime, une bassesse,
Une prise de conscience momentanée arrivent
Tel un visiteur inattendu.
Accueille-les, divertis-les tous
Même s’il s’agit d’une foule de regrets
Qui d’un seul coup balaye ta maison
Et la vide de tous ses biens.
Chaque hôte, quel qu’il soit, traite-le avec respect,
Peut-être te prépare-t-il
À de nouveaux ravissements
Les noires pensées, la honte, la malveillance
Rencontre-les à la porte en riant
Et invite-les à entrer.
Sois reconnaissant envers celui qui arrive
Quel qu’il soit,
Car chacun est envoyé comme un guide de l’au-delà.
Oui, peut-être que dans cette lettre, venant d’un autre monde, laissant derrière lui des messages qu’il avait déjà écrits dans le Ciel, Rumi est rencontré à la porte de notre foyer. Lui aussi se présente à la porte de notre zone de confort et il nous rappelle ce que nous sommes et avons toujours été :
Je t’aime ni avec mon cœur, ni avec mon esprit
Le cœur peut s’arrêter, l’esprit peut oublier
Je t’aime avec mon âme
L’Âme jamais ne s’arrête ni n’oublie…
(dans « le livre de Chams de Tabriz »)
Oui, créons ensemble cet environnement qui nous fait grandir, qui nous permet de nous soutenir dans les épreuves, sortant de cet isolement qui nous faisait penser que nous devions gérer par nous-même, que nous étions isolés. Ce n’est pas en nous enfermant que nous trouverons les liens qui nous nourrissent, mais en ouvrant notre cœur à ces êtres qui manifestent la lumière. À ces pèlerins de la vie, artisans du cœur, qui rappellent à quel point la Vie peut être belle et vibrante.
Pour conclure, à nouveau la voix du poète :
Ne reste que parmi les amoureux, des autres éloigne-toi.
Bien que ta flamme embrase le monde,
Le feu meurt par la compagnie des cendres.
(dans « Rubâi’yât »)
Et finalement
L’amour demande : sois vivant
Car de mort rien ne peut sortir
Sais-tu qui est vivant ?
Celui qui naît d’amour.
Cherche-nous dans l’amour
Cherche l’amour en nous.
Tantôt je le vénère,
Tantôt il me vénère.

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